…L’alliance parfaite du bois et de l’eau, mais aussi l’alliance de deux cultures nautiques: celle des autochtones d’Amérique du Nord, et celle des européens qui ont progressivement colonisé le continent à partir du 16è siècle.

Quand Samuel de Champlain explora le St Laurent jusqu’aux grands lacs au début du 17è siècle, il était déjà admiratif de ces embarcations d’écorce de 6 à 7 m de long sur 1m à 1,20 m de large, bien plus rapides que ses lourdes chaloupes, et surtout portables par un homme seul, une qualité essentielle dans ces régions impraticables de rivières, rapides, chutes, lacs et forêts sauvages.

Les meilleurs bateaux étaient fait à base d’écorces de bouleau, assemblées à même le sol sur un lit de sable, face externe sur le dessus. Les bords étaient relevés et maintenus par des piquets plantés dans le sol, donnant une première forme approximative. L’écorce était alors cousue à la structure des longerons latéraux préassemblés avec les barrots d’écartement, et les étraves fermées. Des membrures en cèdre bouilli étaient ensuite insérées et coincées sous les plats bords, tendant l’écorce et donnant sa forme à la coque, et enfin des planches de bordé en cèdre étaient insérées entre les membrures et l’écorce. Tout le bois était fendu et taillé au couteau croche, les assemblages cousus à l’aide de racines d’épicéa (spruce) et étanchéifiés à la résine de pin. Cette construction était certes rustique, mais permettait des réparations en pleine nature avec ce que l’on trouvait sur place.

Les Européens qui adoptèrent sans hésiter l’embarcation lui apportèrent plus tard leur technologie: remplacement progressif, à partir de 1870, de l’écorce devenue rare par de la toile enduite et peinte, et surtout construction sur moule mâle avec des assemblages en rivets cuivre et vis bronze et du bois usiné avec machines et gabarits, un ensemble de concepts bien européens ouvrant la voie de la construction en série. Les membrures larges en cèdre sont ici étuvées et ployées sur un moule mâle rigide recouvert de bandes métalliques, et clouées aux plats bords déjà en place. Puis le bordé (planches larges et fines de cèdre ou de spruce) est cloué sur les membrures, les clous s’auto-rivetant contre les bandes métalliques. Il n’est pas nécessaire de soigner l’étanchéité des joints du bordé puisque toute la coque est ensuite recouverte, après démoulage, d’une toile épaisse clouée le long des bordures et aux étraves, étanchéifiée par plusieurs couches d’enduit et de peinture. Cette technique baptisée wood-canvas, née dans l’état du Maine et l’est Canadien, se répandit partout en Amérique du Nord et fit la popularité du canoë, qui commençait alors a être utilisé pour les loisirs et plus seulement la chasse et le commerce dans le Nord. Elle fit la renommée de compagnies comme Old Town dans le Maine ou Chestnut, au Nouveau Brunswick (Canada), tendant à supplanter la technique « tout-bois ».

La construction « tout-bois » recouvre les autres techniques de fabrication en vigueur pour les petites embarcations, adaptées (en plus léger) des constructions traditionnelles européennes: construction bordée à clins sur membrures, l’étanchéité étant obtenue par le rivetage aux joints entre clins, ou constructions à virures de bordé étroites et joints à feuillures serrées par le rivetage aux membrures, avec diverses variantes, et des membrures généralement en bois dur et plus étroites. Ces techniques, déjà utilisées pour la pèche et le canotage, une activité florissante des deux cotés de l’atlantique durant le 19è siècle, utilisant également un moule mâle, s’adaptèrent sans problèmes aux formes du canoë dit « indien », et rendirent célèbres des compagnies comme Peterborough ou Lakefield, en Ontario, qui en avaient fait leur spécialité et vendaient des canoës jusqu’en Europe. Les artisans européens construisant déjà des yoles, périssoires, canots et diverses embarcations de canotage à rame ou aviron intégrèrent au début du 20è siècle le canoë « canadien » ou « indien » comme de nouveaux modèles à leur production, le « canoë français » désignant déjà un type de yole d’aviron. Contrairement aux « wood-canvas » ou entoilés, ces canoës nécessitent un entretien très méticuleux et souvent un « abreuvage » (faire gonfler le bois dans l’eau) pour garder leur étancheité. Leur construction et leur entretien étant aussi généralement plus onéreux, ils étaient plutôt destinés à un usage de plaisance.

L’arrivée des constructions en fibre de verre et résines synthétiques (polyester et epoxy) à la fin des années 50 a provoqué la fin de ces magnifiques constructions, la plupart des fabricants disparaissant ou se reconvertissant aux nouveaux « matériaux composites » puis aux plastiques thermoformables (polyéthylène, ABS, etc…).

Désormais cantonnée à une production artisanale plus « haut de gamme », la construction bois a pu toutefois se moderniser grâce aux colles et résines synthétiques modernes et particulièrement l’époxy, très compatible avec le bois et parfaitement résistante et étanche à l’eau. Quand, au milieu des années 60, des compétiteurs américains eurent l’idée de remplacer la toile de coton enduite par une stratification de fibre de verre, puis de retirer les membrures et de les remplacer par une stratification interne formant ainsi une coque en sandwich étanche et rigide, une nouvelle technique était née. L’assemblage de la coque bois en petites lattes légères et étroites, dérivé d’une technique traditionnelle, allait baptiser cette technique du doux nom de « strip-planking » ou « petites lattes stratifiées », aujourd’hui une des principales techniques de construction navale en bois moderne, mise en oeuvre dans le monde entier, technique que j’utilise à La Canoterie.

La Canoterie ? Un mot inconnu du dictionnaire français mais bien connu au Québec, où il désigne les anciens chantiers de construction des « canots » (Canoë en québécois), qui avaient une importance stratégique tant pour le commerce, l’exploration que pour la défense du territoire. La Nouvelle France comptait ainsi plusieurs « Canoteries Royales » dont une à Montréal, et aujourd’hui encore dans la vieille ville de Québec, la Côte de la Canoterie, accès principal au jardin des remparts, relie depuis 1634 la haute ville aux berges du Saint Laurent et au vieux port, où se trouvait La Canoterie du séminaire des jésuites.

Plus récent (an 2000 !), notre chantier « La Canoterie », spécialisé en fabrication bois et matériaux composites, est basé à Clamecy, en Bourgogne, ancienne capitale du flottage du bois du Morvan vers Paris.

La plus grosse part de notre activité est liée à la conception et à la fabrication de canoës bois-epoxy, selon cette fameuse technique dite « Petites lattes stratifiées ». Plus précisément, cette technique consiste à mouler la coque sur des gabarits en contreplaqué avec des petites lattes en bois léger d’épaisseur 6 mm environ, pour une largeur autour de 20 mm, simplement collées entre elles, puis stratifier l’extérieur, enfin démouler et stratifier l’intérieur. La stratification étant translucide, on obtient ainsi une structure « sandwich » composite, qui a du composite la résistance, la rigidité, l’étanchéité, la légèreté, et du bois la couleur et la chaleur. L’entretien se limite à un coup d’éponge pour enlever la boue et les cailloux, ce qui est largement facilité par la surface lisse et l’absence de membrures. Le vernis protège la stratification des UV et les parties en bois nu des agressions diverses, de nouvelles couches n’étant nécessaires que pour compenser l’usure locale des anciennes.

Histoire du canoë bois

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